Suivre Jésus nous amène à considérer le combat de manière radicalement différente. Jésus n’a jamais dirigé d’armée. Il n’a même jamais approuvé la violence. Examinons la maxime de Jésus la plus explicite à propos des combats. Son message est on ne peut plus clair : « Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prendront l’épée mourront par l’épée. » (Matthieu 26:52) Même en matière de légitime défense, son enseignement est tellement pacifique qu’il semble provenir d’un autre monde : « Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut te faire un procès et prendre ta chemise, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un kilomètre, fais-en deux avec lui. » (Matthieu 5:39-41) Cela va de pair avec la manière surréelle avec laquelle Jésus demande à ses disciples de traiter leurs ennemis : « Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous détestent et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. » (Matthieu 5:44)

Les enseignements de Jésus étaient si paisibles qu’ils ont posé problème aux premiers chrétiens. Ils se sentaient obligés de défendre les opprimés en recourant à la violence. Comme Jésus n’a pas explicitement cautionné la guerre, ils ont développé le concept élaboré de « guerre juste ». Augustin a été le premier, au tournant du Ve siècle, à soutenir que combattre pouvait être dans la volonté de Dieu. Il définit des conditions rigoureuses qui justifient selon lui la guerre, mais soutient qu’elle reste un mal nécessaire et exige la pénitence.

Au moment de lancer les croisades, les chrétiens se sont appuyés sur les arguments d’Augustin et d’autres points de vue semblables pour justifier le secours qu’ils portaient aux Byzantins. Ils ont d’abord considéré leurs guerres comme un mal nécessaire pour combattre un mal plus grand. Au cours des croisades, cependant, ils ont commencé à voir la guerre sainte d’un œil positif, comme un moyen de gagner le pardon. En cela, ils allaient beaucoup plus loin qu’Augustin.

Cette idée gagne ensuite en popularité, comme l’écrit un historien contemporain : « […] Dieu a suscité de notre temps des guerres saintes, afin d’offrir de nouveaux moyens de salut aux chevaliers et aux peuples […]. »[1] Il a donc fallu attendre les croisades, plus d’un millénaire après Jésus, pour que certains « chrétiens » considèrent la guerre sainte comme une entreprise positive qui, au lieu d’être un péché exigeant la pénitence, permettrait aux croisés de gagner le pardon de leurs péchés.

Il serait néanmoins malhonnête de prétendre que tous les chrétiens authentiques ont recours à cette pratique… Raymond Lull…

LE CHRISTIANISME EST-IL PACIFIQUE ?

Matthieu 10:34

J’ai récemment suivi un débat public entre deux chrétiens et deux musulmans autour de la question : « L’islam est-il une religion de paix ? » Les deux débatteurs musulmans soutenaient entre autres que l’islam est pacifique à la lumière de certains enseignements chrétiens. Selon eux, le christianisme permet la violence dans certains cas, et il en est de même dans l’islam. Pour étayer cette argument, ils se focalisaient sur des paroles de Jésus telles que : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. » (Matthieu 10:34) Si le christianisme est pacifique alors que la violence est permise, l’islam ne pourrait-il pas lui aussi être pacifique ?

Voilà ce que je répondrais à cet argument (c’est aussi ce qu’ont dit les débatteurs chrétiens) : « Que dit réellement Jésus dans ce verset ? Lisons le contexte. » En examinant le passage dans son entier, il devient incontestablement clair que Jésus parle non pas de guerre, mais de division au sein des familles : « Je ne suis pas venu pour apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère […]. » (Matthieu 10:34-36) Il n’est pas question de guerre ici.

J’ai souvent rencontré ce type de malentendu en m’entretenant avec des musulmans : ils contestent le caractère pacifique des enseignements de Jésus en citant ses paroles hors de leur contexte. Au moment de réaliser l’exégèse d’un passage de la Bible, le contexte est essentiel pour en déterminer le sens. Quand Jésus dit qu’il est venu apporter l’épée, il nous dit exactement ce qu’il entend par cette déclaration : son avènement divisera les familles.

En grec, il existe un mot pour « couteau » et un autre pour « épée ». Une étude plus approfondie des paroles de Jésus révèle que « l’épée » à laquelle Jésus se réfère n’est pas une épée de guerrier. Il s’agit plutôt d’une sorte de « long couteau », un outil multifonctionnel conçu pour découper la viande ou nettoyer le poisson, entre autres. Son but premier est de diviser. Ici, Jésus dit que sa venue est comme un « couteau » qui divise les familles.

Luc 22:35-38

Cette clarification nous aide à comprendre un autre passage souvent mal interprété. Dans Luc 22:35-38, Jésus commande à ses disciples de prendre une épée avec eux pendant leur voyage. « Il leur dit encore :

Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans sac, et sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose ? Ils répondirent : De rien. Il leur dit : Maintenant, au contraire, que celui qui a une bourse la prenne, que celui qui a un sac le prenne également, et que celui qui n’a point d’épée vende son vêtement et achète une épée. Car, je vous le dis, il faut que cette parole qui est écrite s’accomplisse en moi : Il a été mis au nombre des malfaiteurs. Et ce qui me concerne est sur le point d’arriver. »  (Luc 22 :35-37)

Jésus a simplement voulu leur dire : « Vous vous dirigez vers une situation nouvelle. Désormais, “mon heure est arrivée” et la situation va changer radicalement. S’ils m’arrêtent, ils vous arrêteront aussi un jour. S’ils me traitent comme un vulgaire criminel, ils vous traiteront de la même manière. Alors soyez prêts ! »

Les disciples ont néanmoins pris Jésus au mot et commis l’erreur de lui présenter deux épées. « Ils dirent : Seigneur, voici deux épées. Et il leur dit : Cela suffit. » (Luc 22:38) Les paroles des disciples ont dû affliger Jésus, car elles montrent qu’ils n’avaient pas compris le sens de ses mots. « Cela suffit » signifie : « Ne me parlez plus de cette affaire (de cette sorte de combat). » (cf. Deutéronome 3:26)

Un peu plus tard, Jésus les réprimanderait pour avoir voulu le défendre en ayant recours à la violence. Jésus était sur le point d’être arrêté dans le jardin. « Ceux qui étaient avec Jésus, voyant ce qui allait arriver,  dirent : Seigneur, frapperons-nous de l’épée ? Et l’un d’eux frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui emporta l’oreille droite. Mais Jésus, prenant la parole, dit : Laissez, arrêtez ! Et, ayant touché l’oreille de cet homme, il le guérit. » (Luc 22:49-51 ; voir aussi Matthieu 26:51-54)

Pensaient-ils qu’il avait besoin de leur protection ? Ou qu’il allait maintenant renverser Rome et établir le royaume ? « Cela suffit ! » Son royaume ne progresse pas au moyen d’épées humaines. Jésus dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde […]. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais maintenant mon royaume n’est point d’ici-bas. » (Jean 18:36) Son royaume s’étend plutôt par le pouvoir de la vérité divine, la Parole de Dieu qui est plus tranchante que n’importe quelle épée humaine.

Les chrétiens sont appelés à « [prendre] aussi le casque du salut, et l’épée de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu » (Éphésiens 6:17). « Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais […] contre les esprits méchants dans les lieux célestes. » (Ephésiens 6:12) « Car les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles ; mais elles sont puissantes, par la vertu de Dieu, pour renverser des forteresses. » (2 Corinthiens 10:4) « Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée quelconque à deux tranchants, pénétrante jusqu’à partager âme et esprit, jointures et moelles ; elle juge les sentiments et les pensées du cœur. » (Hébreux 4:12)

Une fois de plus, le contexte nous est très utile. Il n’est absolument pas question ici d’entrer physiquement en guerre.

Luc 19:27

Voici un autre verset qui peut prêter à confusion si le contexte n’est pas pris en compte. Jésus dit : « Au reste, amenez ici mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, et tuez-les en ma présence. » Cette déclaration devient claire lorsque nous lisons tout le passage. Jésus raconte une parabole et évoque un roi hypothétique dans son enseignement. Il n’exige pas littéralement que ses ennemis soient amenés devant lui et tués. Tout au long de l’Évangile de Luc, Jésus relate de nombreuses paraboles. Parmi elles, nous trouvons l’histoire d’un juge malfaisant qui ignore une femme (Luc 18), d’un fermier qui sème des graines (Luc 8), d’un propriétaire de vigne qui ordonne qu’un arbre soit abattu (Luc 13), et d’une femme qui cherche une pièce perdue (Luc 15). Ces paraboles ne signifient pas que Jésus lui-même est un mauvais juge qui ignore les femmes, qu’il est un fermier qui sème des graines, qu’il est un propriétaire de vigne qui ordonne que des arbres soient abattus, etc. De même, sa parabole dans Luc 19:27 ne signifie pas qu’il est un roi qui veut tuer des gens. Jésus utilise en réalité des histoires pour illustrer son enseignement de manière marquante. Cette parabole préfigure l’issue de ceux qui auront rejeté Dieu, au dernier jour du jugement.

Nous terminerons par un dernier principe qu’il convient d’appliquer au regard de tels versets. Il s’agit d’un axiome fondamental en herméneutique : les versets peu clairs doivent toujours être interprétés à la lumière de ceux qui sont clairs. Jésus a dit : « Aimez vos ennemis » et « Remets ton épée à sa place ». Ces paroles et enseignements ne laissent place à aucun doute. Dans les Évangiles, nous ne voyons jamais Jésus porter une épée. Telle est la cohérence des enseignements pacifiques de Jésus.

CONCLUSION : 

En résumé, les paroles claires que Jésus a prononcées à l’encontre de la violence ont incité les chrétiens à pratiquer la non-résistance pendant plus de trois cents ans. Ce n’est que mille ans après Jésus que certains « chrétiens » ont reçu l’enseignement selon lequel la guerre sainte pouvait purger le péché.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les croisades, mais une chose est indiscutable : le Jésus historique n’a jamais approuvé la violence et n’a en rien cautionné les croisades,. Adhérer strictement à la vie et aux enseignements de Jésus historique aboutit au pacifisme et à l’amour sacrificiel pour ses ennemis.





[1] Guibert de Nogent, Histoire des Croisades, Livre I, dans Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France par M. Guizot, Paris, 1825 ; italiques ajoutés.